Printemps de l’écriture 2015 : une élève de TL primée

1e prix académique (catégorie lycée) : Chloé PERRIN Terminale L

Ecriture en langues et cultures de l’antiquité

sujet « Les monuments de pierre et de marbre légués par l’Antiquité gréco-romaine fascinent les voyageurs, les écrivains et les artistes, même quand il n’en reste que des ruines. Imaginez la lettre d’un voyageur romain ou grec de l’Antiquité, se retrouvant au pied d’un grand monument antique, au temps de sa splendeur. »

erechA mon humble Maximus,

Comme tu me l’as réclamé, voici une lettre où te sera présentée une merveille architecturale grecque, et j’espère parvenir à te convaincre quant à la virtuosité de son démiurge, et quant à son caractère splendide et fabuleux, si ce n’est dire inouï. Je vais ainsi, mon cher ami, te décrire l’Erechthéion, et te faire un exposé de ce qu’il m’inspire, non sans oublier que cela reste subjectif. Je ne souhaite qu’une chose : qu’après lecture de ce papyrus, la présence de prodiges architecturaux en Grèce te soit avérée et que ce soit avec enthousiasme que, lors de banquets, tu prônes les mérites et la gloire d’Athènes et de ses nobles citoyens.

Le Soleil cogne sur l’Acropole en ce mois de Thargêlion, et les lézards, de sortie, se prélassent sur les pierres chaudes des temples. Juché sur le rempart Nord, la plume à la main et le papyrus dans l’autre, je contemple les édifices environnants. De mon perchoir, j’ai en ligne de mire mon monument favori : l’Erechthéion. En effet, ce temple est, selon moi et de manière incontestable, le plus majestueux de tous, et pas même le Parthénon ne l’égale en terme de splendeur. J’aime, à mes heures perdues, m’asseoir non loin de lui, et imprégner mon esprit de la droiture et de la rigidité de ses colonnes ; cela me confère une sensation de robustesse et de ténacité. Alors, j’imagine que mes membres sont constitués du même marbre que lui, ce fameux marbre pentélique, dont la blancheur est telle qu’il en est presque translucide et qui prend, selon la luminosité, une teinte grisâtre semblable à celle du cipolin. Justement aujourd’hui, le Soleil se réfléchit comme jamais sur ses murs, les rendant aussi éblouissants que la neige, à tel point que mon regard a du mal à soutenir le sien.

Car oui, lorsque je contemple cet édifice, j’ai l’impression qu’il est pourvu d’une âme, qu’il respire, qu’il m’observe comme moi je l’observe : son architecte, Philoclès, serait-il parvenu à lui donner vie, par je ne sais quel sortilège ? Une femme met 9 mois à mettre au monde un enfant ; il a fallut 14 ans avant que cette merveille ne voit le jour. Combien d’hommes ont sué, les muscles bandés et les mains calleuses, à transporter et empiler ces centaines et ces centaines de dalles de marbre ? Combien de sculpteurs, pendant combien d’heures, se sont courbés sur ses colonnes, usant de leurs outils et de toute leur minutie ? C’est à peine si j’ose fouler ses marches et caresser ses murs lorsque je passe à côté de lui, tant sa magnificence impose le respect.

Je le connais par cœur, pas besoin d’en faire le tour pour le décrire : il présente des façades toutes très différentes les unes des autres ; au Nord, juste devant moi, se dresse un portique classique à fronton composé de six colonnes, et conduisant dans le vestibule du sanctuaire de Pandrose par une porte absolument remarquable, avec des moulures et des rosaces d’une incroyable finesse. Ce portique se démarque des autres notamment par sa taille : il est presque deux fois plus grand que celui des Caryatides,

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du fait que le temple est construit sur une pente. A l’Est, se trouve un porche à six colonnes ioniques ; à l’Ouest, trois fenêtres et quatre colonnes sont à moitiés engagées, c’est à dire fondues dans la façade. Enfin, au Sud, se dressent glorieusement les six femmes qui me sont les plus agréables à regarder : les Caryatides.

« Ce ne sont que des colonnes en forme de femmes ! » me diras-tu; mais non, pour moi, elles sont bien plus : ces jeunes filles, dont le mouvement est si souple et la forme si élégante, soutiennent le portique protégeant le temple de Crécops, le fondateur mythique de la ville, et, ainsi exhaussées sur une plinthe et chacune d’elles fléchissant une jambe, confèrent à celui qui les regarde une apparence de merveilleuse solidité… Des colonnes sembleraient moins résistantes ! De plus, comme un fronton aurait surchargé ces supports féminins, la tribune est couverte par une terrasse, et l’entablement sans frise se compose d’une simple corniche portant sur l’architrave, et les Caryatides sont ainsi ficelées ensemble par ce lien pesant sur leur tête.

Mon regard ne se lassera jamais de les parcourir, de glisser le long de leurs courbes fermes, de caresser leurs étoffes de marbre, de se réfugier dans leur solide chevelure, de puiser force et réconfort dans leurs traits impassibles, et je souhaiterai rencontrer leur créateur, Phidias, afin de l’applaudir d’un tel ouvrage. Je trouve que l’Erechthéion, dans son ensemble, est l’édifice représentant le mieux le triomphe de l’ordre ionique de tout l’Acropole : le raffinement de ses colonnes est inimitable, et l’on retrouve effectivement le caractéristique chapiteau à volutes, les puits cannelés, les bases moulurées, le tout constitué sur une architecture complexe, puisqu’en réalité l’édifice est double. Il comprend effectivement deux temples :

celui de Pandrose, à l’Ouest (la partie inférieure), et celui d’Athéna Polias, à l’Est (la partie la plus élevée). Que d’émerveillement crée en moi ce bijou de l’architecture, cet assemblage de plusieurs sanctuaires ! Comment rester de marbre face à tous ces détails, toute cette précision et cette finesse du geste taillé dans une matière inerte par des mains expertes ? Je trouve et trouverai toujours cela absolument divin, et j’en suis amené à réfléchir sur l’endurance et la persévérance humaines. En effet, bien des merveilles découlent de la sueur des hommes : les plus déterminés d’entre eux, ceux qui sont parvenus à mobiliser leurs forces et exploiter leurs talents afin de se vouer corps et âme au progrès de l’humanité (les artistes, les philosophes, les scientifiques), nous ont concédé de véritables trésors, trésors qui ne peuvent contribuer qu’à élever l’Homme et le rendre plus glorieux, plus illustre, plus émérite que l’espèce animale. Pourtant, il m’est si difficile de croire que ce temple, ainsi dressé devant moi, est l’œuvre de mains humaines et non pas divines ! Suis-je donc le seul à saisir l’aura surnaturelle qui se dégage de

ses façades ? Suis-je donc le seul à percevoir ses fluides mystiques qui irradient de ses colonnes ? Suis- je donc le seul à me sentir choyé, dans cet halo protecteur ?

Si le Parthénon est, par sa dimension, le monument le plus important de l’Acropole, l’Érechthéion en est le plus vénéré : il est le centre de la fête des Panathénées, la plus grande fête des Athéniens, donnée en l’honneur d’Athéna Polias. La déesse de la guerre est très présente dans ce temple, on y trouve sa plus ancienne statue, le Xoanon, faite de bois d’olivier et qui, selon la légende, est tombée des Cieux; mais également le fameux olivier, qu’elle avait fait surgir de terre en frappant le sol de sa lance, et qui n’est autre que la source féconde de la richesse publique, dans la mesure où il est la souche de tous les oliviers de l’Attique (il aurait résisté à l’incendie de l’Acropole déclenché par les Perses, si l’on en croit toujours Hérodote). C’est d’ailleurs dans l’Erechthéion qu’éclata une violente dispute entre Athéna et Poséidon, tous deux désirant posséder la cité d’Athènes.

C’est troublant, il me suffit de lever les yeux sur les colonnes du portique Nord pour voir sur l’une d’elle la marque qu’a laissé le trident de Poséidon, témoignant de l’acharnement avec lequel s’est battu le dieu. L’entaille dans le marbre est vraiment profonde, le temple a dû longtemps en souffrir, et moi-même j’ai un pincement au cœur lorsque je la regarde… Quel dommage, l’édifice serait une totale perfection, s’il n’y avait pas ce léger défaut ! Mais peu importe, il n’en reste pas moins une réussite complète, et sa vision est pour moi une véritable consolation, comme si je drainais du regard un peu de la puissance qui circule dans son organisme de marbre.

Son caractère sacré et inviolable explique qu’il soit un lieu d’asile pour les exilés et les fugitifs : tout homme y pénétrant et adoptant la posture rituelle (assis près de l’autel ou de la statue du dieu, tenant à la main une branche d’olivier entourée de bandelettes) est sous la protection divine, et le laisser mourir de faim ou porter la main sur lui constituerait une souillure qui apporterait le malheur à toute la cité.

N’est-ce pas rassurant d’ainsi pouvoir se sentir protégé et invulnérable ? Le temple est, pour tout citoyen, un lieu de paix et de sécurité, une sorte de havre sacré où l’on peut se recueillir et prier les dieux, les supplier de nous accorder leur miséricorde. La foi et l’espoir, alors conférés au cœur du fidèle grâce à ses adjurations, insufflent à ce dernier la force et le courage dont il a besoin pour faire face aux aléas de la vie et braver les tribulations (la fécondité des femmes ou la fertilité des troupeaux, la défense de la ville contre la maladie, la guerre ou toute autre infortune…). Ainsi le prêtre Chrysès s’adresse-t-il à Apollon, au premier chant de l’Iliade : « Toi dont l’arc est d’argent, écoute mes paroles, protecteur de Chrysè, de Cilla la divine, puissant seigneur de Ténédos, ô dieu Sminthée ! Si pour toi j’ai couvert un temple qui t’agrée, si pour toi j’ai brûlé jamais de gras cuisseaux de taureaux et de chèvres, exauce ma prière : qu’aux Danaens tes traits fassent payer mes larmes ! »

Par suite, en entrant dans l’Erechthéion, il y a trois autels : le premier est dédié à Poséidon ; le second au héros Boutès, et le troisième à Héphaïstos; et l’on y trouve également un puits d’eau de mer, ce qui n’a rien de très surprenant, mais qui a la particularité d’être amusant, car lorsque souffle le vent Sud, on y entend un bruit pareil à celui-ci des flots. De plus, jours et nuits brûle une lampe, ouvrage de Callimaque, suspendue à un palmier de bronze et dont la fumée, montant jusqu’au plafond et même jusqu’à l’Olympe, fait office d’offrande aux dieux; non loin de cette lampe, est entassée une infinité de reliques saintes, comme les trophées pris aux Perses.

Preuve que ce temple, aussi somptueux à l’intérieur qu’à l’extérieur , confère à celui qui s’y intéresse et s’y approche une foule de sentiments positifs qui, pareils à des impulsions divines, hâlent l’esprit vers les Cieux. Moi-même, après m’être délecté visuellement de son architecture herculéenne , me vint au cœur une sorte de pesanteur éthérée, semblable à celle que l’on éprouve lors d’une situation grave où l’émotion est vive; et découle de cette pesanteur une sorte d’ascension de l’esprit, esprit alors poussé par la foi. Voilà donc tout ce que m’inspire cet édifice et tout ce que j’avais à t’écrire à son sujet, et maintenant que le Soleil commence à se cacher sous l’horizon, ne propageant plus qu’une lumière diffuse, il est temps pour moi de descendre de l’Acropole.

J’ose espérer, mon cher Maximus, t’avoir assuré des prouesses architecturales qui se font dans ma région, et j’aimerais en retour que tu m’assures de celles qui se font dans la tienne, du côté de Rome.

Mes amitiés sincères, Agáthōn

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